Brindusa Grigoriu

Au XIIe siècle, en « version commune », le philtre est une figure de roman (chez Béroul) et un souvenir de poème (dans les Folies).
Avec Béroul, le philtre est le fruit du feu : « bolli » par la reine d’Irlande, il ponctue de lumières rouges les trois années d’ivresse: le bûcher, la « verrine… porperine », la « Croix Rouge » du Morrois. Les matériaux qui entretiennent l’ « arson » sont, tour à tour : les racines d’aubépine, le sable du vitrail, les rameaux. Lorsque Yseut dort et que le roi la regarde, le désenivrement commence sous le signe d’un « rais » de soleil qui « plus reluist que glace ». C’est la blancheur d’un nouvel âge qui éclate.
La Folie Tristan de Berne va plus loin dans l’éclairement.
Fait de « herbes mout divers », le philtre y est bu en plein soleil, par un temps sans vent. La sueur des corps est relayée par la clarté sans « sope » de la potion et par le nom du Christ-bouteiller, qui transforme l’eau en vin « as noces d’Archedeclin ». Le rouge colore la « maison de flors et de roses » que Tristan promet à Yseut devant Marc. Et la lumière devient végétale, sans sauvagerie : le philtre s’épure.
La « version courtoise » apporte, avec Thomas, l’attrait de l’obscurité. Le philtre est battu en brèche la nuit de noces, lorsque Tristan éteint les « cirges » pour qu’Yseut garde la couronne. Le feu du bûcher ne s’allume que dans l’esprit des amants, pour précipiter leur séparation ; du reste, Tristan ne voit que la voile noire et le mur dernier ; quand Yseut arrive, tout ce qui lui reste à faire, c’est de se tourner vers « orïent » et de mourir.
La Folie d’Oxford illustre le volet lumineux de la version courtoise. Si le philtre reste une présence aussi obsessionnelle que la soif, la « male ivrece » inspire une vision radieuse à Tristan. Déguisé en fou, celui-ci enchante Yseut (et amuse le roi) en parlant de sa « chambre…de cristal e de lambre » et de sa « sale » qui se tient suspendue « par nues », dans un équilibre d’éclat. Le soleil du matin inonde la chambre de sa « grant clarté », tandis que, dans la salle de « veir », l’astre du jour « vait par mi raiant ». Le spectre du philtre épouse le « hanap d’argent » et accède à la lumière blanche.
Le XIIe siècle est l’âge où le philtre s’achemine vers le Graal ; le corpus que nous proposons éclaire ce cheminement du feu à la lumière, de l’humain vers le divin.

 Abstract
From Fire to Light : the Spectre of the Philtre

In the twelfth century, throughout the “common version”, the philtre is a romance figure (in Béroul’s text) and a poetic motif (in the Folies).
With Béroul, the philtre is engendered by fire : « bolli » by the queen of Ireland,  it leaves red luminous traces along the three years of intoxication : the stake, the « verrine… porperine », the « Croix Rouge » of the Morrois. To maintain the « arson », three types of matter are used :  hawthorn roots,  stained-glass sand and branches. When Yseut sleeps and the king gazes at her, the detoxification begins with a « rais » of sunlight that « plus reluist que glace ». The white of a new era comes to light.
The Folie Tristan de Berne goes farther still in this enlightening process.
Made up of « herbes mout divers », the philtre is drunk in the sun, one windless day. The bodies’ sweat is paralleled by the clear aspect of the potion and by the name of Christ -who turns water into wine « as noces d’Archedeclin ». The red gives its hue to the « maison de flors et de roses » that Tristan promises Yseut before Marc. And light becomes a vegetal, tamed color : the philter is filtered.
Along with Thomas, the « courteous version » invites to the charm of obscurity. The philtre is fought back during the wedding night, when Tristan puts off the « cirges » in order to help Yseut keep the crown. The stake fire is only lit in the lovers’ minds, to catalyze their separation ; the rest of the time, Tristan only sees black, from the sail to the last wall. When  Yseut arrives, the only thing left to do is to turn toward the « orïent » and die.
The Folie d’Oxford illustrates the luminous counterpart of the courteous version. Although the philtre remains an obsessive presence comparable to thirst, the « male ivrece » inspires Tristan with a radiant vision. Disguised as a fool, he charms Yseut (and amuses the king) by evoking his « chambre…de cristal e de lambre » and his « sale » that hangs « par nues », in a shining kind of balance. The morning sun inundates the room with its « grant clarté », while, in the glass hall, the daylight spreads all around. The spectre of the philtre matches the « hanap d’argent » and culminates in white light.

The twelfth century is an age when the philtre evolves toward the Grail ; thus, the corpus that we want to analyze highlights this evolution from red fire to white light, from the human to the divine.

Mots-clefs
Feu, lumière, philtre, poèmes tristaniens français, XIIe siècle.

Keywords
Fire, light, Philter, French Poems of Tristan, XIIth century.

Biobliographie 
Brindusa Grigoriu est maître de conférences à l’Université « Alexandru Ioan Cuza. Elle a obtenu le titre de docteur ès lettres avec une thèse intitulée « Pour une approche pragmatique des Romans de Tristan. Amour et figuration dans les textes de la légende », préparée dans le cadre d’une co-tutelle entre l’Université « Alexandru Ioan Cuza », IASI et l’Université de Poitiers. Parmi ses publications les plus récentes, il convient de mentionner

– « Rumeurs et amours courtoises. Voix du XIIe siècle », La Rumeur au Moyen Age. Du mépris à la manipulation, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p. 83-100 ; l’étude porte sur la littérature française du XIIe siècle.
– Une autre contribution des dernières années est « L’amer et la mère : images maternelles à travers les mondes tristaniens », L’imaginaire de la parenté dans les romans arthuriens (XIIe-XIVe siècles). Colloque international, Centre d’Etudes Supérieures de Civilisation Médiévale de l’Université de Poitiers (12 et 13 juin 2009), éd. Catalina Girbea et Martin Aurell, 2010, p. 155-163.

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